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« Vigny, du Lochois à la Touraine »

 

Un doux soleil d’automne nous accompagnait sur les traces d’Alfred de Vigny ce samedi 25 septembre 2021. La sortie conçue par les VMF de l’Indre était ouverte aux adhérents de l’Indre-et-Loire, si bien que nous étions soixante à nous élancer ainsi sur les routes de Touraine en quête des lieux emblématiques de la famille du poète romantique, né à Loches le 27 mars 1797, mais qui n’y revint jamais alors qu’il fréquenta le manoir de Dolbeau, au nord de Tours.

 

Le rendez-vous était fixé à 9h30 à Lestang, près d’Orbigny, propriété de M. et Mme Benoît du Rey, descendants à la 6e génération de la cousine germaine de l’écrivain, Adélaïde de Vigny. Nos hôtes, chaleureux et pleins d’humour, nous présentèrent l’histoire de leur château, tourmentée durant la guerre de Cent ans et pendant les guerres de religion, mais indemne sous la Révolution grâce au sang-froid d’Adélaïde, restée seule avec trois jeunes enfants après l’émigration de son époux Pellegrain de Lestang, mais aussi du fait de l’habile gestion de son régisseur Villain, dont le fils épousa finalement la fille cadette de la châtelaine. Ainsi se perpétua la filiation dans le maintien et même la reconstruction à la fin du XIXe d’une partie de cette belle demeure.

 

Ces lieux liés à l’ascendance paternelle du poète nous donnèrent donc l’occasion d’évoquer la rencontre de ses parents, à quelques lieues de là, au château de Razay, sur la commune de Céré-la-Ronde, propriété d’une sœur de Léon-Pierre de Vigny, héros de la guerre de Sept ans, encore célibataire à 53 ans. Mais aussi de retracer la condamnation de son frère Joseph-Pierre, après la reddition contrainte de sa frégate l’Hébé aux Anglais dans la baie de Morlaix en 1782. Transféré à Loches, il fut protégé par le gouverneur de la prison, Mayaud de Boislambert, époux de Marguerite Charlotte de Baraudin, qui devait lui-même figurer parmi les victimes futures de la Révolution comme le prouve son nom, brodé au petit point sous la Restauration, sur des chaises dans le logis royal. Ainsi se nouèrent les liens des Vigny avec une famille implantée depuis le XVIe siècle dans la région, notamment à La Charpraie sur les hauteurs dominant Loches. En est issue Jeanne-Amélie de Baraudin, la mère de Vigny, dotée de la terre du Liège à quelques kilomètres de là.

 

Nous passâmes ensuite devant la statue érigée en 1909 au poète par « ses admirateurs » de la ville de Loches, due au talent de François Sicard, et vîmes la plaque apposée au 10 rue des Jeux, sur sa maison natale. Cette modeste habitation de ce qui était alors le faubourg de Gesgon avait été acquise en 1792 par les époux Vigny, unis à Saint-Ours en 1790 par le chanoine Louis de Baraudin, oncle de la mariée. Ils avaient eu le malheur de perdre leurs trois premiers fils, Honorat (1791), Victor (1793-1794), Emmanuel (1795), qui ne vécurent que quelques mois. Emprisonnés en 1793 comme parents d’émigrés, ils y furent ensuite assignés à résidence contre paiement des frais de leurs gardiens : on comprend l’ombre portée sur l’imagination du futur poète par la tour Alaric, où venait de mourir son grand-père maternel, l’amiral Honorat de Baraudin, qui y avait appris en 1795 l’exécution à Auray de son fils Louis, après l’expédition de Quiberon réprimée par Hoche : tous deux avaient pris part à la fameuse bataille d’Ouessant en 1778 qui avait valu disgrâce à d’Orvilliers malgré sa victoire.

Aussi Léon-Pierre de Vigny et son épouse Jeanne-Amélie confièrent-ils tout naturellement au chanoine Belotin, prêtre réfractaire, le soin de baptiser leur fils Alfred, le 1er juillet 1797, au château de Bussière, situé certes sur la paroisse de Loches, mais assez à l’écart pour suivre les rites refusant la Constitution civile du clergé. Le choix de ce lieu, appartenant aux Maussabré, dont Rose était l’épouse du parrain, Joseph de Nogerée, muni d’une fort belle chapelle à la frise Renaissance, rappelait l’implantation dans la région des Baraudin dès François Ier, par la naturalisation puis l’anoblissement de leur ancêtre, Emmanuel Baraudini, devenu « élu pour le roi à Loches ». Il était l’époux de Claude Bizoton, propriétaire de La Cloutière, sur la commune de Perrusson, propriété restée dans la famille depuis lors. Les grands-parents maternels de Vigny, Honorat de Baraudin et Jeanne de Nogerée, vivaient également à côté, à Marray, sur la commune de Chanceaux.

 

  1. Richalet, architecte du patrimoine en charge des travaux de restauration de Bussière, nous présenta les plans de ce château philippien, complètement réorienté, du sud-est de sa tour-porche du XIIIe anciennement à pont-levis sur douves, vers l’ouest par l’ouverture de sa cour à la fin du XVIe et l’aménagement de communs et de jardins aux XVIIIe et XIXe, aujourd’hui disparus. Ainsi s’explique l’existence des caves très anciennes, de la galerie et de cette chapelle Renaissance, en une bâtisse dont la façade sur jardin est une reconstruction pseudo-gothique encadrée de puissantes tours authentiques.

Notre déjeuner se fit dans la bonne humeur au Bistrot de la Bulle à Charentilly près de Tours ou, pour quelques-uns, en pique-nique dans le parc de Dolbeau, lieu de notre après-midi. La pluie nous contraignit à passer plus vite que prévu au salon organisé superbement pour nous recevoir par M. et Mme Bazin de Jessey, propriétaires du manoir qu’ils ont restauré depuis une dizaine d’années. Ils ne nous en montrèrent pas moins la chapelle de leur château et la tourelle qu’ils ont aménagée à l’instar de celle du Maine-Giraud, propriété charentaise léguée par sa tante Sophie de Baraudin au poète, qui y écrivit dans le petit cabinet sis à son sommet les célèbres Mort du Loup et Maison du Berger. Planche-bureau dans la courbe de la petite fenêtre, lit de repos nocturne après création, habit et haut-de-forme, bougeoir d’argent, livres de chevet, lettres manuscrites : tout est là pour suggérer le passage du poète chez sa cousine Alexandrine Lebreton du Plessis, épouse d’un neveu d’Adélaïde de Vigny.

 

En effet, Vigny, pour se rendre au Maine-Giraud, empruntant la diligence de Tours, séjourna une semaine en septembre 1846 chez ce jeune couple qui partageait son temps entre l’hôtel Bléré rue de Jérusalem et le manoir de Dolbeau. La rencontre fut si empathique, avec visite de Mettray, de la maison tourangelle de Tristan, promenades au jardin et soirées au piano que la correspondance s’engagea entre la jeune mère d’un petit Hector et l’écrivain qui s’arrêta chez elle lors de ses divers passages en 1848, 1849 et 1853, commémorés par une plaque apposée sur la tourelle. Ils échangèrent des lettres jusqu’à la mort de Vigny, qui lui confia ses observations sur les élections académiques, lui conseilla des lectures, leva même pour elle le masque de fer sur son ultime maladie. Elle avait réussi, en lui insufflant son « air natal », à faire de lui « un Tourangeau de plus en Touraine », lui qui se pensait surtout beauceron par les origines premières des Vigny.

 

Restait à nous demander pourquoi il ne saisit pas l’occasion d’aller voir Loches, que ses parents lui avaient fait quitter à dix-huit mois pour résider à l’Élysée, alors mis en location par la duchesse de Bourbon. Peut-être, comme il l’écrit dans sa Correspondance, n’avait-il pas envie de « revenir vers ces temps que nous n’avons pas vus et ces guerres civiles effacées » qui pourraient « troubler l’âme et porter à la haine ». Mais il existe aussi une autre raison intime : en 1777, un prisonnier de Loches, Alexandre de Bezons, avait tenté de séduire une des jeunes filles Baraudin avant qu’on ne le découvre déjà marié et père de trois enfants. On ne sait si ses propos tentateurs, comme ceux du Satan du poème Éloa, visaient Sophie, sa tante, future chanoinesse de Malte, ou sa mère Amélie, restée célibataire jusqu’à 33 ans, mais le poète adorait ces deux femmes si charmantes, intelligentes et cultivées, élevées au couvent de Marmontiers à Beaulieu-les-Tours, qui l’entourèrent de leurs conseils et de leur amour si bien qu’il en glisse le portrait allusif dans sa comédie Quitte pour la peur que nous avons interprétée, encadrée par un air d’opéra de Grétry. Ce « joujou », cette « miniature » qui se présente comme un proverbe à la Carmontelle sur l’adultère à la cour de Louis XVI est en fait un plaidoyer pour des mariages assortis socialement mais aussi moralement, tel celui des parents de Vigny, tel celui qu’aurait aimé accomplir l’écrivain lors de ses premières amours entravées pour les futures femmes de lettres Marie d’Agoult et Delphine de Girardin. Ainsi le poète-philosophe se plaît-il à glisser subtilement maintes allusions aux événements familiaux et transcende-t-il ce portrait enlevé d’une noblesse consciente de la marche de l’Histoire qu’elle n’a pu éviter pour mieux assumer, comme Chateaubriand et Tocqueville, son sens de l’honneur face à la montée d’une société moderne matérialiste au péril de sa spiritualité.

 

Cette journée qui entremêlait ainsi patrimoine architectural et littéraire se conclut par la collation offerte généreusement par nos hôtes de Dolbeau qui nous ont ainsi accueillis dans leur belle demeure comme Vigny l’a été par sa cousine confidente.