Comment Charles de Valois-Bourgogne, plus connu sous son surnom posthume de Charles le Téméraire en est-il arrivé à perdre l’immense duché de Bourgogne patiemment constitué par ses trois prédécesseurs durant un siècle ?

Pour répondre à cette question, il est nécessaire de se replacer dans le contexte de cette époque du XVème siècle. En France, la situation est catastrophique : le roi Charles VI qui règne sur le pays depuis 1380 a des crises de folie de plus en plus fréquentes. Les grands seigneurs qui, de fait, dirigent le royaume, s’opposent violemment jusqu’à provoquer une guerre civile connue sous le nom de conflit entre Armagnacs et Bourguignons, tandis que la Guerre de Cent Ans reprend de plus belle après la lourde défaite de la chevalerie française à Azincourt en 1415. Aux termes du traité de Troyes signé en 1420, c’est un Anglais qui est roi de France jusqu’à ce que Jeanne d’Arc ne parvienne à faire sacrer le dauphin Charles à Reims en 1429. Celui qui devient alors Charles VII va redresser le royaume jusqu’à le transmettre à son fils Louis XI à sa mort en 1461. Ce dernier piaffait d’impatience à tel point qu’il dut s’exiler durant presque cinq ans à la cour de Bourgogne qu’il apprit ainsi à connaître pour mieux par la suite la combattre.

Charles le Téméraire, de son côté, hérite du Duché de Bourgogne en 1467 et vise comme son père Philippe le Bon à créer un nouvel état prospère entre la France et le Saint Empire Romain Germanique. Pour cela, il doit conquérir le Duché de Lorraine, un pays indépendant qui constitue le maillon manquant entre ses possessions bourguignonnes et flamandes. Des occasions en ce sens s’étaient déjà présentées dans la passé mais sans aboutir définitivement. En particulier lorsque le jeune René d’Anjou s’était vu contester ses droits à la couronne ducale lorraine acquis par son mariage avec l’héritière du Duché. Une coalition à laquelle participait Philippe le Bon s’était alors formée contre lui et il s’était retrouvé prisonnier du Bourguignon durant près de trois ans à l’issue de la bataille de Bulgnéville en 1431. Mais au terme d’habiles négociations menées en particulier par son épouse, il put néanmoins entrer en possession de son Duché.

Plus tard, en 1472, de façon plus pacifique, un projet de mariage avait été imaginé entre Marie de Bourgogne, fille de Charles avec le jeune Nicolas de Lorraine mais qui devait mourir prématurément avant que ce projet n’aboutisse.

Le problème restait donc entier et Charles eut l’idée de profiter de l’accession au trône de Lorraine  en 1473 d’un jeune duc, René II, âgé d’à peine 25 ans qui pouvait donc apparaître comme bien faible. Pour ce faire, il masse alors des troupes aux frontières nord et sud de la Lorraine. René n’étant absolument pas en mesure de résister à la puissante armée que peut aligner Charles est contraint de signer un traité autorisant le libre passage des troupes bourguignonnes à travers la Lorraine. Les deux princes entrent alors ensemble à Nancy le 16 décembre 1473 avec de grandes manifestations apparentes d’amitié. Mais René dira très vite que cette alliance n’avait été « contractée que par violence ».

Et très rapidement, l’attitude des troupes occupantes irrita les populations, des escarmouches se faisant de plus en plus fréquentes, René allant même jusqu’à reprendre des places occupées par les Bourguignons. D’autant que, de son côté, le Téméraire, que l’on surnommait à l’époque plutôt « le Batailleux », toujours avide de nouvelles conquêtes, s’était mis à dos une partie de l’Alsace et de l’embryon de fédération des cantons suisses. Décidé à mater ces derniers, il devait subir deux revers cuisants à Grandson fin février 1476 puis à Morat en juin.

Charles, ne s’avouant pas battu malgré l’affaiblissement de son armée, revint mettre le siège devant Nancy en octobre tandis que René partait pour la Suisse recruter, en partie grâce à l’appoint discret mais efficace des subsides fournis par Louis XI, environ 8 à 9 000 mercenaires réputés pour leur bravoure. Cette troupe rejoint l’armée lorraine début janvier 1477 à Saint-Nicolas-de-Port à proximité de Nancy. Apprenant cela, Charles qui piaffait d’impatience devant Nancy qui ne se rendait pas, décida, contre l’avis de ses conseillers, de se porter au devant de son ennemi dans la nuit du 4 au 5 janvier 1477. Mais la bataille qui s’en suivit en milieu de journée dans la neige et le froid tourna au désastre pour les Bourguignons qui s’étaient préparés à un combat frontal alors que les Lorrains après avoir entrepris un mouvement tournant, les attaquèrent sur leur flanc droit. Lors de la débandade qui s’en suivit, un chevalier Lorrain donna un coup fatal à Charles dont le cheval épuisé ne parvenait pas à franchir un ruisseau. Son corps ne devait être retrouvé et identifié que trois jours plus tard, le visage partiellement dévoré par des loups rapporte la chronique.

C’en était ainsi fini des rêves du dernier grand-duc d’Occident. En guise d’épitaphe, un écrivain alsacien devait composer ces vers fameux : bei Grandson das Gut, bei Murten (Morat) den Mut, bei Nancy das Blut, soit en français d’aujourd’hui : à Granson, (le Téméraire a perdu) son bien, à Morat son courage et à Nancy son sang.

Charles laissait une unique héritière : sa fille Marie, âgée de 20 ans qui après bien des tractations, épousa huit mois après la mort de son père l’archiduc Maximilien d’Autriche. Elle héritait certes d’un vaste empire mais aussi de beaucoup de soucis pour une jeune femme toute courageuse et intelligente qu’elle fût.

D’une part du côté de ses possessions du nord où les bourgeois flamands et les corporations, agités en sous-main par Louis XI, se révoltaient contre le centralisme économique et administratif imposé par ses prédécesseurs, l’obligeant à signer la charte dite du « Grand Privilège » rétablissant leurs droits anciens. Mais surtout en Bourgogne où les troupes françaises campent sous les murs de Dijon dès le 16 janvier, soit onze jours seulement après la mort de Charles. Louis XI, là non plus, n’a pas perdu de temps et après avoir maté dans le sang et les flammes les tentatives de révolte des populations, il put réintégrer enfin au Royaume cette province qu’il convoitait tant.

Devait survenir alors un dernier événement dans cet enchaînement de bouleversements, à savoir la mort accidentelle de Marie le 27 mars 1482 à l’âge de 25 ans. Elle laissait un mari désemparé et politiquement affaibli qui ne pouvait de ce fait qu’abandonner la Bourgogne pour conserver la vaste et riche région des Pays-Bas Espagnols hormis l’Artois et la Picardie qui revenaient à la France. La loi du plus fort et surtout du plus rusé qu’était Louis XI l’emportait donc sans qu’il eût à faire parler les armes.

Il n’empêche qu’à plus long terme, ces événements ne furent pas aussi favorables à la France puisque le fils de Maximilien et de Marie, Philippe le Beau, aura parmi les six enfants issus de son union avec Jeanne de Castille dite la Folle, un certain Charles, né en 1500, qui deviendra Charles Quint, lequel à la faveur d’alliances successives et d’un concours de circonstances inouï, se retrouvera à la tête d’un empire « sur lequel le soleil ne se couche jamais » selon la formule bien connue. Les conséquences de la récupération de l’héritage bourguignon par l’Empire germanique sont énormes puisque ce dernier possède désormais toute la frontière nord de la France, laquelle se retrouve encerclée par les Habsbourg qui deviendront pendant près de trois siècles les grands rivaux des rois de France. Trois siècles, ce sera aussi le temps durant lequel la Lorraine restera encore indépendante, avec des hauts et des bas toutefois, et toujours tiraillée entre la France et l’Empire, jusqu’à son rattachement définitif à la France en 1766.