Sortie du 20 octobre 2018

« En dépit des inquiétudes, des difficultés passagères … des douleurs plus ou moins aiguës, des privations, des pauvretés intellectuelles … la joie calme dans les mains de Dieu reste la note dominante de ma vie. »

Marie Noël est le pseudonyme littéraire de Marie Rouget, née et morte à Auxerre (1833-1967). L’année 2017 fut choisie pour la commémoration nationale du cinquantenaire de sa mort.

Nous nous étions 35 devant la porte du 1 rue Marie Noël à Auxerre, siège de la Société des Sciences Historiques et Naturelles de l’Yonne. Cette société est en effet la légataire des lieux et de toutes les archives la concernant. Son président Alain Cattagni et Jean-Guy Bègue (médecin à la retraite qui a épousé la petite nièce de Marie Noël et classé ses lettres), nous ont accueillis et guidés dans la maison familiale.

Petit à petit se dévoilent sa vie et son tempérament exceptionnel malgré une santé fragile (ses parents sont cousins germains et donc consanguins). Nous rentrons dans son intimité, impressionnés par un environnement dès l’enfance qui est exceptionnel : son père, Louis Rouget est agrégé de philosophie, stoïcien affirmé, sa mère Marie – Emélie Barat est pieuse ; toute la famille pratique la musique et dans « Petit Jour » (ses souvenirs d’enfance, paru en 1955) elle raconte comment une note, le sol, l’a fait s’effondrer en pleurs … on reconnaît là déjà sa sensibilité de poète, elle deviendra d’ailleurs aussi compositrice …

Un amour de jeunesse déçu et la mort de son jeune frère au lendemain de Noël 1904 la laissent passionnée et tourmentée. « Ce que j’ai de gai je le dis, ce que j’ai de triste je l’écris ». C’est ce qui lui inspire son nom d’auteur ! Ses premiers poèmes sont publiés dans la « Revue des Deux Mondes » en 1910 grâce à Barrès, elle a écrit dans ses « Notes Intimes » (éditées en 1959) : « Ma vie littéraire a débuté à l’Assemblée Nationale ! » Elle a reçu de nombreux prix, notamment le Grand Prix de poésie de l’Académie Française en 1962. Le Général de Gaulle lui dira, en lui décernant la croix d’officier de la Légion d’honneur, « Mademoiselle je salue en vous la poésie ».

Nous nous sommes divisés en deux groupes pendant que l’un visitait :

La chambre de Marie Noël

« […] Une grande surprise m’attendait à Auxerre. Pendant que je n’y étais pas, la maison avait changé. Elle avait grandi. Sur le toit bas de la cuisine, une chambre nouvelle s’était élevée et ouvrait sur le jardin sa fenêtre toute fraîche : ma chambre ! Elle était toute petite, toute claire, tendrement tapissée d’un papier bleu à peine où s’enchevêtraient des herbes charmantes. Là étaient mon lit nouveau sous des grands rideaux de mousseline blanche que nouait à la flèche, en haut, un énorme ruban rose, et les lits roses ou bleus de mes filles-poupées, je n’en avais plus que trois -Lucie, Yvonne et Cécile […] »

« Petit jour » p. 134

L’autre découvrait une exposition dans le salon du bas :

Joseph Fourier dans la campagne d’Égypte du Général Bonaparte

Commémoration de l’expédition d’Egypte (19 mai 1798) à travers un exemplaire de l’Atlas de l’expédition d’Egypte détenu à Auxerre. Il a été imprimé en 1000 exemplaires et contient 11 volumes. Quelques collectionneurs privés ont prêté des documents qui nous impressionnent par leurs précisions : Bonaparte embarque sur l’Orient et Fourier sur le Franklin ; du Chayla n’est hélas pas écouté par Bonaparte … 37000 soldats, 8000 marins, 160 accompagnateurs scientifiques dont Monge et Denon … avec un but secret … aller jusqu’à Malte. Les Anglais ont été dupes, jusqu’au désastre d’Aboukir, 13 navires de chaque côté mais les français sont pris à revers car ils étaient trop loin des côtes, l’Orient saute.

Il est temps d’aller déjeuner … Nous nous retrouvons dans la bibliothèque autour de Monseigneur Hervé Giraud, archevêque de Sens et évêque d’Auxerre. Il a souhaité l’ouverture d’une cause en béatification pour « la demoiselle d’Auxerre », et il nous en explique les étapes.

Les évêques de France ayant donné leur assentiment le 30 mars 2017 (aucun vote négatif ce qui est rare) et la Congrégation romaine pour les Causes des Saints ayant levé tout obstacle, le 10 octobre a eu lieu une messe à la mémoire de cette artiste dans sa chère cathédrale d’Auxerre.
– La première étape diocésaine de sa cause de sa béatification est ouverte. Le postulateur de la cause doit ensuite récolter tout ce qui a été écrit, à travers une commission historique et théologique. Il doit mettre en relief une qualité du Christ à travers la vie et la mort de la personne, la sainteté c’est Dieu qui traverse l’homme. Marie Noël a demandé trois choses : beaucoup souffrir, être poète et être sainte. Elle a fait preuve d’un sens de l’église très solide malgré une vulnérabilité psychique très vive … sa mort fut sereine, elle est morte libérée enfin ! « Je souffre et c’est ma façon de croire »
– La deuxième étape, la canonisation, est romaine. Nous avons beaucoup de questions encore à lui poser mais il faut se rendre à l’abbaye Saint Germain pour admirer l’exposition des sculptures de François Brochet. Germain Brochet, son fils, nous la commente.

Les sculptures de François Brochet (1948-2001)

En 1981, 46 sculptures sur bois de François Brochet ont été données à la ville d’Auxerre. 25 d’entre elles sont présentées dans le choeur de l’abbaye Saint Germain. Elles font partie du groupe du Massacre des Innocents. D’autres sont visibles dans les rues de la ville. Le catalogue raisonné de son oeuvre est en cours.
A partir de 1947 Marie Noël viendra « converser » à l’atelier de François Brochet et elle laissera un certain nombre de « petits mots » dans la boite aux lettres lorsqu’elle sortait de la messe. Elle lui accordera son amitié. François Brochet réalisera en décembre 1959 « un santon » la représentant pour la crèche de Jacques Berthier, un ami. Elle le verra et en sera contente. Le santon va devenir sculpture.
Elle apprendra un peu plus tard qu’il a réalisé une statue en bois à son effigie et le remerciera dans une lettre ainsi « Quand même, je vous remercie, cher ami, de tous les coups de maillet que vous avez donnés ».

François Brochet sculpte en taille directe

« Parlons un peu technique, il le faut, la sculpture peut se réaliser de deux façons :
ou le matériau est ajouté, on appelle cela : le modelage
ou le matériau est soustrait, on appelle cela : la taille directe
Cette dernière technique supporte mal l’improvisation et doit donc être préparée avec soin par des dessins très précis »

« 40 ans de sculpture » par François Brochet, 1988

Et il peint ses sculptures

« Les figures et les formes de notre vie sont figures et formes colorées. Elles doivent emporter dans leur transfiguration, après nous, les couleurs qui les parent »

Extrait du « Manifeste pour une sculpture polychrome », 1964

Photos et compte-rendu Isabelle du Chayla