Éoliennes. Le prix du mensonge et des faux-semblants

Aux termes de la loi de transition énergétique pour la croissance verte promulguée en août 2015, la France s’est engagée à porter la part des renouvelables dans la consommation finale brute d’énergie de 15,7 % en 2016 à 23 % dès 2020 et 32 % en 2030. Le destin de l’énergie solaire étant désormais aux mains des Chinois qui dominent le secteur, le développement des renouvelables repose donc presque exclusivement sur l’implantation de nouvelles éoliennes. À quel prix ? Des voix toujours plus nombreuses s’élèvent pour dénoncer un choix politique contestable.

Il y a mille ans, les campagnes d’Europe se couvraient d’un blanc manteau d’églises. Voilà qu’aujourd’hui c’est un nouveau vêtement de même couleur qui se déploie, mais il s’agit cette fois d’une couverture d’éoliennes tissée à grande vitesse. De 7 000 environ aujourd’hui, leur nombre devrait passer à 20 000 en cinq ans, sans compter les centaines d’aérogénérateurs en mer dont l’implantation sur une partie du littoral ouest, du Tréport jusqu’à Noirmoutier, a finalement été autorisée par le gouvernement.

À tel point qu’une véritable fronde anti éolienne est en train de s’organiser. Cet été, Xavier Bertrand, le président des Hauts-de-France, dont la région est en tête du palmarès avec 1 500 éoliennes installées, 800 autorisées et 700 en cours d’instruction, a lancé un observatoire digital de l’éolien, avec « une cartographie précise et dynamique qui représente l’ensemble des mâts et des parcs éoliens » et qui doit permettre d’offrir « une veille plus active des projets d’implantation ». En août, l’élu, invité sur l’antenne de BFM, ne mâchait pas ses mots : « Je dis au gouvernement : y’en a marre. Les gens n’en veulent plus. Foutez-nous la paix avec les éoliennes ! » Pour sa part, Philippe Dumas, auteur pour la jeunesse et illustrateur pour L’École des loisirs, attristé par les blessures infligées au paysage cauchois qu’il aime tant, a publié un pamphlet contre ces « envahisseuses de béton1 ».

Michel de Broissia, maire de Champagne-sur-Vingeanne, en Côte-d’Or, et président de l’ACBFC, un collectif d’une quarantaine d’associations de défense de l’environnement et du patrimoine en Bourgogne et d’une vingtaine en Franche-Comté, constate, entre autres, une nouvelle levée de boucliers dans le Doubs. Le combat porte par exemple contre le parc implanté en 2016 à Rougemont-Baume, qui a cumulé les irrégularités, et dont les éoliennes de 175 mètres sont très visibles depuis le domaine de Bournel, pourtant protégé. Les éoliennes sont en effet en train d’envahir toutes les crêtes de Doubs et, en Bourgogne, pourtant l’une des régions les moins ventées de France, elles pullulent : Selongey, Saint-Seine-l’Abbaye, Joux-la-Ville, Sarry, Dyé…

Haro sur les paysages

En 1932, dans sa magistrale Histoire de la campagne française, Gaston Roupnel parlait de nos paysages agricoles comme de lieux où « nous sentons plus de poésie que de problèmes. Ce sont les vieilles choses qui ont vécu avec l’homme. Nous nous croyons en règle avec elles en leur abandonnant les méditations de l’âme ; et nous y aimons la douceur rêveuse d’une durée sans mémoire et des âges sans nom. » Jusqu’à présent, la vue sur le village de Flavigny-sur-Ozerain était de celles-là. Et pourtant, cette vue même, et le site historique d’Alésia qui la surplombe, sont directement mis en péril par l’implantation d’éoliennes. Vézelay, la saline d’Arc-et-Senans et l’église de Ronchamp sont également menacés par le développement anarchique dans lequel la région s’est engouffrée dès qu’a été lancée la politique de transition énergétique. « Le président du conseil régional de la Bourgogne, François Patriat, avait besoin du vote des écologistes, analyse Michel de Broissia. Avec Marie-Guite Dufay, la présidente de la nouvelle région, c’est la même chose…Et, puisque le vent souffle peu en Bourgogne, les premiers parcs comme celui de Saint-Seine-l’Abbaye (25 éoliennes de 130 mètres inaugurées en 2009) se sont révélés peu rentables. Au lieu de renoncer aux autres projets, il a été décidé l’augmentation jusqu’à 220 mètres de la taille des éoliennes. Depuis 2012, les contrôles administratifs ont été levés les uns après les autres, ce qui a grandement facilité ces politiques régionales. Les zones de développement éolien ont été supprimées, le permis de construire et l’autorisation d’exploiter ont été remplacés par une autorisation unique, ce qui a permis d’accélérer la procédure. Désormais, les promoteurs prennent contact directement avec les municipalités et ils n’hésitent pas à acheter le silence des riverains d’éoliennes, leur proposant parfois jusqu’à 200 000 euros de dédommagement. »

Dans l’Yonne, quatre communes se sont ainsi associées pour lancer le plus puissant projet de la région : « Les Hauts de l’Armançon ». Jusqu’à vingt-cinq éoliennes devraient être implantées dans la forêt afin d’épargner les terres agricoles. Elles seraient donc hautes de 240 mètres pour avoir la tête au-dessus de la canopée ! À la clé : une subvention de 280 000 euros par an et par commune et autant pour l’intercommunalité…

Pour vendre l’énergie éolienne, les arguments des promoteurs et des protecteurs de l’environnement sont bien rodés. Certains, peu nombreux, il est vrai, vont jusqu’à trouver une certaine valeur esthétique à ces géants de fer tandis que d’autres reprochent aux défenseurs du paysage leur égoïsme, voire leur irresponsabilité, et s’emploient à culpabiliser les réticents : comment peuvent-ils refuser cette énergie qui va sauver la terre du réchauffement climatique et l’homme du monstre nucléaire ? Pourquoi acceptent-ils que les éoliennes soient dans le champ du voisin et pas dans le leur ?

Alors, qui a raison ? Les Don Quichotte réactionnaires qui se battent contre les moulins à vent ou les progressistes partisans des énergies renouvelables ? Comme souvent, les deux ou personne.


Site classé, inscrite sur la liste mondiale du Patrimoine de l’Unesco, la colline de Vézelay (Yonne) est, à l’instar de plusieurs autres sites en Bourgogne, menacée par le développement de l’énergie éolienne dans la région

Urgence climatique

Plus aucun scientifique ne conteste aujourd’hui l’urgence climatique et la nécessité de faire baisser notre consommation d’énergie fossile. La France s’y est engagée. Une centrale à charbon, à gaz, ou à fioul, pour produire 1 kWh, dégage de 500 g à 1 kg de CO2. L’éolien (comme l’électronucléaire, le photovoltaïque et l’hydroélectrique) produit de l’énergie sans aucun rejet direct de CO2. C’est une immense qualité. Ses détracteurs pointeront du doigt le socle de 1 500 tonnes de béton de chaque éolienne, qui, lui, est lui carboné. Mais, selon le physicien Roger Balian2, membre de l’Académie des sciences, cela ne représente qu’une dizaine de grammes de CO2 par kWh.

Néanmoins les inconvénients de l’éolien ne doivent pas être minimisés. Son impact sur le paysage ne saurait être réduit à des questions d’ordre esthétique. En donnant un aspect industriel à la campagne, les éoliennes sonnent le glas de ce qu’il faut désormais appeler « la ruralité ». Elles font fuir les touristes et chuter les prix des biens immobiliers. Qui voudrait d’une maison dont la vue est obscurcie par une rangée de mâts couronnés de pales ? Elles brisent la solidarité dans les villages en divisant les habitants entre les propriétaires des terrains qui ont touché des subventions et ceux qui sont simplement riverains des aérogénérateurs.

Ses conséquences sur la santé humaine commencent à être étudiées. Les voisins souffrent du balisage clignotant de jour comme de nuit et du bruit qu’émettent les éoliennes. Maux de tête, insomnies, se multiplient. Pour faciliter leur implantation, un arrêté du ministère de l’Environnement du 26 août 2011 a haussé le seuil de nuisance sonore réglementaire à l’extérieur des habitations jusqu’à 35 dB, alors qu’il est d’ordinaire limité à 30 dB. Dans un avis du 9 mai 2017, l’Académie de médecine recommande, entre autres, de rabaisser ce seuil et de « déterminer la distance minimale d’implantation à la première habitation, en fonction de la hauteur des nouvelles éoliennes afin de ne pas majorer leur impact visuel et ses conséquences psychiques et somatiques. » La distance de précaution entre les habitations et les éoliennes, qui avait été fixée en 2011 à 500 m, n’a en effet toujours pas été réévaluée alors que les éoliennes sont passées de 130 à 180 mètres, puis 220 mètres et même parfois davantage comme dans le projet de la forêt de l’Armançon. Les éoliennes ont également un impact négatif sur la faune (elles perturbent, entre autres, les oiseaux et les chauves-souris) et, en mer, sur la flore.

Une énergie intermittente

Économiquement, elles possèdent un inconvénient majeur : elles sont intermittentes. Il est donc mensonger de faire croire aux populations qu’il va être possible d’y recourir massivement pour remplacer à la fois l’énergie fossile et nucléaire. Et si RTE, qui gère le réseau public de transport d’électricité, annonce une capacité de production de 13 559 MW pour l’éolien en 2017, il ne faut pas oublier de préciser qu’on parle d’énergie installée et non d’énergie produite. Or les éoliennes tournent à plein régime seulement 27 % du temps. Pour fournir la même quantité d’énergie annuelle qu’un seul réacteur nucléaire, il faudrait installer 1 600 très grandes éoliennes sur un espace de 500 km2. En outre, notre réseau de distribution de l’électricité n’est pas adapté à des sources d’énergie dispersées partout en France. Si nous devions développer fortement l’éolien, nous devrions multiplier en conséquence le nombre de pylônes électriques…

« Le rendement d’une éolienne est d’environ 25 %, explique Loïk Le Floch-Prigent, ancien PDG d’Elf, qui vient d’écrire un livre sur l’énergie3. Ce n’est pas au moment où vous avez besoin d’énergie qu’il y a du vent. On commence juste à savoir la stocker mais cela coûte très cher. De surcroît, à chaque fois que vous changez d’État, vous perdez de l’énergie. Un pays dégrade donc son économie en produisant plus de 15 % d’énergie intermittente. »

Il va plus loin : « Le vrai bilan carbone des éoliennes n’est pas établi. Il est prévu que leur démantèlement soit subventionné à hauteur de 50 000 euros. Or on sait que le prix réel de celui-ci se situera plutôt entre 400 000 et 800 000 euros. On ne sait pas même pas à qui incombera la charge d’enlever les socles de béton. Si c’est au propriétaire du terrain, il n’aura pas les moyens de démanteler, donc on lui remettra des éoliennes. »

Il ne s’agit pas d’un photomontage ! Depuis 2016, Léonel et Béatrix de Moustier et leur famille ont vu s’implanter les premières éoliennes à deux kilomètres de leur château de Bournel (Doubs), bénéficiant pourtant de plusieurs protections. Ils se battent depuis pour empêcher l’achèvement du projet et obtenir la démolition des mâts existants.

Pari de gribouille

Dans une tribune publiée dans Le Monde du 12 mai 2018, Dominique Finon, directeur de recherche au CNRS, et Henri Prévot, ingénieur général des mines, n’hésitaient pas à dénoncer une « politique énergétique totalement déboussolée ». « La substitution programmée de capacités éoliennes ou photovoltaïques à une partie du nucléaire fait plutôt figure de pari de gribouille en termes d’émissions de CO2, puisque la production intermittente doit être adossée à d’importantes capacités de production à base d’énergie fossile », précisent-ils. L’éolien doit en effet obligatoirement être complété par une énergie stable pour compenser son intermittence. En France, ce sont les réacteurs nucléaires qui prennent le relais à la hausse ou à la baisse en cas de besoin, mais, dans les pays qui n’ont pas d’énergie électronucléaire, il faut relancer la production des centrales à gaz, à charbon, ou à fioul pour contrebalancer l’intermittence de l’éolien. L’Allemagne, par exemple, n’a pas baissé sa consommation de charbon, alors qu’elle a massivement installé des éoliennes pour remplacer le nucléaire. Au moment où la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) qui définit les priorités d’action détaillées doit être révisée d’ici à la fin de l’année, Il paraît urgent de dresser un bilan indépendant et sérieux des véritables coûts, risques et bénéfiques des différentes filières énergétiques.

 

Sophie Humann

 

  1. La Grande Faucheuse, librairie Élisabeth Brunet, 2018.
  2. Revue Sites et Monuments, n° 224, décembre 2017, pp. 79-84. « Énergie éolienne : le point de vue d’un physicien ».
  3. Il ne faut pas se tromper. Pour en finir avec les idées reçues sur l’énergie et l’industrie, Elytel éditions, 2018.

 

 

http://www.vmfpatrimoine.org/wp-content/uploads/2018/11/282_eoliennes-l.pdf

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2 réflexions au sujet de « Éoliennes. Le prix du mensonge et des faux-semblants »

  1. Le , Claude-Henri Piraud a dit :

    Excellent tour d’horizon de la question éolienne.
    En effet, l’impact lamentable sur le paysage de ces monstres nous ferait presque oublier qu’ils s’avèrent inutiles et ruineux, sauf pour leurs promoteurs.
    Merci

  2. Le , Chantal de Percin a dit :

    Votre article sur les éoliennes est intéressant, cet enjeu de renouvellement d’énergie est en effet crucial pour notre avenir… Le positif? beaucoup de personnes se mobilisent et ne sont plus indifférentes à leur environnement.. au contraire cherchent de plus en plus à le protéger. Votre association joue un beau rôle , BRAVO .. En effet … si les « éoliennes »..c’était une « utopie écologique » « un naufrage annoncé »..comme nous décrit Denis de Kergorlay et Pierre Dumont dans leur livre paru en novembre 2018 aux éditions François Bourin..

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