Enquête IPSOS-VMF : Un siècle de protection des monuments historiques, pour quel avenir ?

Une enquête IPSOS-VMF a été réalisée en Mars 2013 en prévision du colloque « un siècle de protection des monuments historiques, pour quel avenir ? » qui a eu lieu les 12 et 13 juin.

Avec pour but de mieux comprendre le regard qu’ont les Français et les adhérents de l’association VMF sur le patrimoine, les résultats de l’enquête ont été révélés pour la première fois mercredi dernier, lors du colloque, pour poser des pistes de réflexion pendant ces deux jours d’étude.

L’enquête :

 

Le patrimoine : une définition partagée

Que recouvre la notion de patrimoine en France ? Pour le grand public, le terme patrimoine renvoie prioritairement au bâti et aux vieilles pierres, sous la forme des « châteaux et des manoirs » (en tête des citations à 71% parmi une liste de mots à choisir). Il recouvre aussi la notion plus large de « centres-villes historiques » (59% de citations) et « d’édifices religieux » (35% de citations) qu’on rencontre dans toutes les villes et les villages de France et qui témoignent de l’histoire des lieux. Les bâtisses sont donc au cœur du patrimoine tel que l’envisage les Français. Sur ce point essentiel, les avis du grand public et des propriétaires de demeures historiques convergent. Fort logiquement, ces derniers insistent particulièrement sur les termes « châteaux et manoirs » (92% de citations) mais aussi sur « les édifices religieux » (à 65%) et sur « les centres-villes historiques » (à 47%).

Le grand public a néanmoins une conception plus large de patrimoine. Il y inclut volontiers « les paysages naturels » (37% de citations, au troisième rang dans la hiérarchie des mots qui correspondent le mieux), ce qui n’est le cas que d’une minorité de propriétaires (15% de citations).

Au-delà du patrimoine bâti et paysager, une autre notion apparaît dans les réponses des personnes interrogées : les métiers d’art (telles que l’ébénisterie, la tapisserie, la sculpture ou la ferronnerie). Ils sont cités par 24% des Français et par 21% des propriétaires. Pour près d’une personne interrogée sur quatre, le patrimoine comporte donc aussi une dimension immatérielle incarnée par le savoir-faire et les traditions artisanales.

Entretenir et transmettre un héritage et des traditions

Cent ans après sa mise en place, la loi de protection des monuments historiques a encore toute sa légitimité et répond à une vraie attente de l’opinion. Pour presque tous les Français, la sauvegarde du patrimoine est un enjeu important. Il est même prioritaire pour 38% des personnes interrogées. Les Français ne sont pas démentis par les propriétaires de demeures historiques. En tant qu’acteurs de la sauvegarde du patrimoine, 77% d’entre eux estiment qu’il s’agit d’un enjeu prioritaire.

L’entretien tout comme la transmission de l’héritage et des traditions culturelles sont au cœur du travail de sauvegarde. Pour les Français, comme pour les propriétaires, sauvegarder le patrimoine, c’est avant tout entretenir et transmettre une mémoire collective (telle est sa mission prioritaire pour 68% des Français et 79% des propriétaires) et sauvegarder un savoir-faire et des métiers (55% et 58% de citations). Patrimoine, cadre de vie et environnement sont également des notions qui s’entremêlent pour une partie importante des répondants. 28% des Français et 36% des propriétaires considèrent que sauvegarder le patrimoine, c’est œuvrer pour l’embellissement du cadre de vie et protéger l’environnement.

Du point de vue des personnes interrogées, ces trois missions sont beaucoup plus importantes que de témoigner de la diversité culturelle de la France (12% de citations chez les Français, 7% chez les propriétaires) ou de développer le secteur du tourisme (9% de citations).

La fonction mémorielle du patrimoine apparaît également lorsqu’on interroge les Français et les propriétaires sur l’importance du rôle du patrimoine bâti et paysager dans différents domaines. S’il est important pour l’ensemble des cinq domaines testés, le rôle du patrimoine est toutefois particulièrement souligné pour l’éducation et la transmission d’un héritage historique et culturel (le patrimoine a un rôle très important à jouer dans ce domaine pour 43% des Français et 67% des propriétaires) et pour la préservation de l’artisanat et du savoir-faire français (41% des Français et 56% des propriétaires, soit des niveaux forts sur ce type d’indicateurs).

La fonction économique du patrimoine est également soulignée, mais avec un peu moins de force que la fonction mémorielle. 31% des Français et 42% des propriétaires estiment que le patrimoine bâti et paysager joue un rôle très important dans le développement économique de la France (la création d’emplois, le tourisme). 21% des Français et 30% des propriétaires pensent qu’il joue un rôle très important dans le développement local des territoires.

Pour les propriétaires, le rôle du patrimoine est encore plus important que pour le grand public, et ce pour l’ensemble des domaines testés. Il est aussi frappant de constater que la hiérarchie de l’importance des rôles du patrimoine dans ces différents domaines est identique chez les propriétaires adhérents des VMF et au sein du grand public. Le patrimoine remplit avant tout une fonction mémorielle, avant de participer au développement de l’activité économique via la création d’emplois ou le soutien au secteur touristique.

Par ailleurs, il n’est guère surprenant de constater que l’idée qui consiste à introduire l’éducation au patrimoine dans les programmes scolaires, en primaire, au collège ou au lycée, fait l’unanimité, tant auprès des Français que chez les propriétaires. Plus de 8 sondés du 10 estiment cela nécessaire. Mais cette approbation massive doit cependant être nuancée, la question ne faisant pas référence aux modalités d’une telle introduction : avec quel contenu ? pour combien d’heures de cours ? etc.

Menaces et efforts pour assurer la préservation du patrimoine

L’opinion des personnes interrogées sur les actions en matière de protection du patrimoine bâti et paysager est ambivalente. Mais une fois n’est pas coutume, elle est convergente au sein du grand public et chez les propriétaires de demeures historiques. Dans leur grande majorité, les Français et les propriétaires considèrent que la sauvegarde du patrimoine est assurée de manière efficace (à 72% pour le grand public et à 67% chez les propriétaires). Les Français n’ont sans doute pas tous en tête la loi de 1913 qui instaure la protection des monuments historiques, mais ils sont conscients des efforts qui sont fait à différents niveaux pour sauvegarder et mettre en valeur le patrimoine français. Quant aux propriétaires, ils considèrent que les pouvoirs publics, les associations ou même leurs propres actions sont efficaces pour la sauvegarde du patrimoine.

Mais efficace ne signifie pas nécessairement suffisante. Pour une nette majorité de Français (66%) comme pour une large majorité de propriétaires (74%), le patrimoine bâti et paysager est insuffisamment protégé (contre 31% de Français et 25% de propriétaires pour qui ce patrimoine est protégé comme il faut). Auprès du grand public, cette insuffisance est davantage soulignée par les employés (à 76%) et les ouvriers (à 74%), plus que par les cadres (58%).

Dans le détail, ces insuffisances sont plus nettement mises en avant dans deux domaines : la protection des paysages (où 82% des Français et 85% des propriétaires pensent qu’on n’en fait pas assez) et la transmission des techniques et savoir-faire des artisans du patrimoine (où 78% des Français et 76% des propriétaires pensent qu’on n’en fait pas assez). Les propriétaires se distinguent légèrement du grand public sur cette question en ce sens qu’une très grande partie d’entre eux (80%) pense qu’on en fait pas assez pour favoriser l’entretien du patrimoine bâti. Cette idée est également présente auprès du grand public (à 60%), mais un peu moins fortement.

De fait, plusieurs menaces planent sur la préservation du patrimoine. Première menace : l’extension des villes et la spéculation immobilière, citées par 49% des Français et 47% des propriétaires parmi les deux thèmes qui paraissent les plus redoutables pour le patrimoine. Deuxième menace : la crise économique, la rigueur et la baisse des dépenses publiques qui sont également montrées du doigt par 40% des Français et 45% des propriétaires. Troisième menace, qui s’apparente davantage à un enjeu de société : l’indifférence des gens pour la sauvegarde du patrimoine (37% de citations auprès du grand public et 35% chez les propriétaires).

La crise environnementale préoccupe aussi les personnes interrogées mais dans des sens différents. Cette dimension constitue l’une des principales divergences entre le grand public et les propriétaires de demeures historiques. Pour les Français, la pollution, le changement climatique, les risques de catastrophes naturelles constituent une menace majeure pour le patrimoine (avec 47% de citations parmi les thèmes les plus redoutables). Les Français ont certainement en tête les dommages causés par la tempête Xynthia sur la côte atlantique ou, un peu plus ancien, les dégâts constatés au lendemain du passage de la tempête de décembre 1999, notamment dans le château de Versailles.

La perception du risque environnemental est assez différente chez les propriétaires. Pour eux, ce n’est pas tant les catastrophes climatiques qui présentent un danger pour le patrimoine mais plutôt la tendance au développement de nouvelles infrastructures de production d’énergie. 42% des propriétaires de demeures historiques voient dans la généralisation des installations photovoltaïques et des éoliennes une menace pour la sauvegarde du patrimoine bâti et paysager (contre seulement 12% du grand public). Les propriétaires adhérents des VMF sont même vent debout contre ces installations, surtout contre les éoliennes. 82% d’entre eux considèrent que les éoliennes terrestres présentent un risque pour la sauvegarde du patrimoine paysager, 63% sont du même avis s’agissant des panneaux photovoltaïques. Dans ce domaine, le grand public est d’un avis contraire. Pour 60% des Français, les éoliennes ne présentent pas de risques pour le patrimoine paysager, 70% s’agissant des panneaux photovoltaïques.

Entre défiance et attentes

La société française traverse actuellement une importante crise de confiance qui se traduit par la montée d’un sentiment de défiance à l’égard des pouvoirs publics. Cela est particulièrement visible lorsqu’on interroge les Français, mais aussi les propriétaires, sur les acteurs les plus dignes de confiance pour œuvrer à la préservation du patrimoine. De fait, pour protéger et sauvegarder le patrimoine bâti et paysager en France, les Français comme les propriétaires font davantage confiance à une organisation internationale – l’Unesco – (à 89% chez le grand public et 77% chez les propriétaires), qu’à l’Etat (47% et 37% seulement). Il faut dire que l’Unesco est particulièrement légitime dans ce domaine, notamment grâce à la procédure d’inscription au patrimoine mondial de l’humanité.

Auprès du grand public, les associations et les propriétaires disposent d’un important capital de confiance. 85% des Français ont confiance dans les associations et les fondations pour protéger le patrimoine, 70% ont confiance dans les propriétaires de monuments privés. Les collectivités territoriales (régions, départements et communes) se situent à un niveau intermédiaire avec une majorité d’avis favorables.

La défiance à l’égard des pouvoirs publics est beaucoup plus marquée chez les propriétaires de demeures historiques. Une majorité d’entre eux ne fait pas confiance aux régions et départements (59%), aux communes (71%) et à l’Etat (62%) pour protéger et sauvegarder le patrimoine bâti et paysager en France.

S’ils n’accordent qu’une confiance relative aux pouvoirs publics, les Français et les propriétaires continuent de nourrir de fortes attentes à leur égard. Pour 59% des Français, l’Etat est l’un des deux acteurs qui doit assumer en priorité la responsabilité de protéger le patrimoine. Il est immédiatement suivi des collectivités territoriales, qui obtiennent 45% de citations, loin devant les fondations (12%), les associations (5%) et les entreprises (3%). Les propriétaires estiment que c’est d’abord à eux même qu’il revient d’assumer la protection du patrimoine (à 65% contre 25% de citations auprès du grand public). Comme le grand public, ils insistent aussi fortement sur le rôle de l’Etat (45% de citations) et des collectivités territoriales (à 43%).

Dans ce contexte, les propriétaires souhaitent que les pouvoirs publics, l’Etat, les régions ou les communes augmentent le budget qu’ils consacrent à la sauvegarde du patrimoine bâti et paysager. De leur côté, les Français sont partagés entre le sentiment qu’il faut augmenter ces budgets (entre 42% et 53% selon l’échelon administratif) et les maintenir en l’état (entre 35% et 47%). Quoi qu’il en soit, l’idée selon laquelle ces dépenses doivent être réduites est très minoritaire tant auprès du grand public que chez les propriétaires de demeures historiques. Parallèlement dans le cadre de la loi actuellement en préparation, Français et propriétaires se disent très favorables au maintien du rôle de l’Etat dans la protection du patrimoine (à 94% auprès des deux populations), mais aussi à l’augmentation des financements de l’Etat en faveur de la protection, de la sauvegarde et de la promotion du patrimoine (à 81% dans le grand public et 94% chez les propriétaires).

Au-delà des financements publics, le mécénat direct pourrait s’imposer comme une manière efficace d’assurer le financement de la protection du patrimoine. D’autant que cette technique paraît assez populaire. Plus d’un Français sur deux (54%) se dit prêt à souscrire à une action de mécénat ; un chiffre qu’il convient cependant de nuancer. Le noyau des plus intéressés (ceux qui se disent tout à fait prêts à participer à ce type d’opération) représente 7% de la population (11% des 35-44 ans et 9% des personnes dont les revenus sont supérieurs à 3 000 euros par mois). Pour être attractives, les opérations de mécénat doivent avoir une portée locale (67% du grand public serait prêt à participer à une telle opération) plutôt que nationale (26%) ou internationale (7%).

Focus sur les propriétaires : leurs obligations et leurs moyens

Les propriétaires sont des acteurs de premier plan de la conservation du patrimoine bâti et paysager. Pour eux, l’entretien des demeures historiques représente souvent une charge importante sur le plan financier et beaucoup d’obligations à respecter notamment dans le cadre de la protection des monuments historiques. Beaucoup jugent ces règles trop contraignantes. C’est le cas notamment de l’obligation d’avoir recours aux architectes du patrimoine ou à des entreprises spécialisées (trop contraignant pour 67% des propriétaires interrogés) ou de l’impossibilité de mener des travaux de restauration sans avoir obtenu un permis de construire (pour 66%).

L’ouverture du bien au public est également une contrainte trop forte pour une majorité de propriétaires (53%). La prise en charge de l’accueil et de la sécurité des visiteurs alimente très certainement ce sentiment. Les propriétaires de demeures sont un peu plus nuancés sur l’engagement de propriété sur une période d’au moins 15 ans après acquisition (47% jugent cela trop contraignant, contre 50% qui ne trouvent pas cela contraignant). A noter enfin que, pour les propriétaires interrogés, le fait que le ministre de la culture puisse faire procéder à des travaux d’office en cas de carence du propriétaire, est perçu comme quelque chose de trop contraignant par seulement 38% des sondés (contre 59% qui ne considèrent pas cela comme une contrainte).

Vu la difficulté et les règles qui entourent la conservation des monuments classés, la quasi-totalité des propriétaires interrogés (95%) estiment que l’entretien méthodique devrait être encouragé. Pour eux, la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC) paraît l’acteur le mieux placé pour mettre en place un dispositif d’incitation. Avec 59% de citations, la DRAC est beaucoup plus citée par les propriétaires que les associations bénéficiant d’une délégation de service public (23%), les entreprises conventionnées (9%) ou les collectivités territoriales (8%).

On notera enfin que le meilleur moyen pour aider les propriétaires à financer les dépenses liées à la conservation des monuments sont les dispositifs d’aides fiscales, cités par 59% des sondés. Les propriétaires préfèrent assez nettement ces dispositifs plutôt que les subventions (26% de citations) et le mécénat privé (14%).

 

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